Anciennes

Paris 13ème 2032
 
Il est 20 heures et je monte l’escalier du métro vers la sortie, Place d’Italie. Soirée claire de juillet, il fait bon.
Je m’engage dans la rue d’Ivry.
Ce soir j’ai rendez vous avec   Mr Vin   , le puissant président de la Fédération Internationale de Tai chi, dans le cadre de mon enquête sur la corruption dans les sports médiatisés. C’est pour le compte du journal du soir, l’Avenir Serein, drôle de nom mais bon tirage et bons cachets pour les pigistes dans mon genre…
Rapidement je me retrouve en plein quartier chinois. C’est pas le pire mais j’ai quand même mon GP35 à la ceinture, côté droit, crosse vers l’avant, je suis gaucher.
Avant d’aller au night club de Mr Vin, je vais diner chez un copain, qui tient un petit restaurant rue de Choisy, on s’est connu à l’armée lors de la première intifada française.
A mon arrivé Chi Thanh est en salle et m’aperçoit tout de suite, il actionne la télécommande de l’entrée. Pas grand monde ce soir.
« Qu’est ce qui t’amène Francis ? »
« Une interview dans le quartier, je passe en coup de vent, ça va bien les affaires ? »
Il répond oui d’un signe de tête et file vers sa cuisine avec un sourire, il a un beau sourire Chi Thanh, peut être parce que son prénom veut dire  « très sincère ».
C’est la petite serveuse, Dièm, qui vient prendre ma commande, je lui demande un vermicelle singapourien et une Tsin Tao.
En attendant mon plat je regarde dehors, ce quartier craint de plus en plus, la moitié des lampadaires sont brisés et des types rodent au pied de tous les immeubles.
C’est au moment où Dièm m’apporte mon plat que mon oreillette sonne. Tout en donnant un billet de 20 Crédits à la serveuse, je décroche en touchant mon bracelet montre. C’est Christine, la secrétaire de la rédaction. « Francis, t’es où là ? »… c’est un peu brusque alors je lui réponds du tac au tac « dans un restaurant chinois, Les Grands regrets de Dien Bien Phu, dans le XIIIème ». Là quand même je la désarçonne : « Tu déconnes y a un restau qui s’appelle comme ça ? » « Mais non ma chère c’est une vanne, tu sais bien que je rêve toujours de grandes réconciliations, mais, pourquoi tu m’appelles. »
« Des mauvaises nouvelles Francis, c’est Vin, il a été descendu, rue Baudricourt, il y a une heure, on sait pas par qui. »
Merde alors, mon reportage commence mal, je remercie Christine et je coupe la com.
M’appuyant au dossier de la chaise je regarde à nouveau dehors en sifflant une lampée de bière chinoise. Il y a dans la rue une fille émaciée, vingt piges maximum, qui regarde dans les poubelles puis vient vers l’entrée du restaurant avec l’espoir de récupérer quelques restes.
Soirée gâchée, appétit coupé, je me lève et pars ouvrir la porte. Elle me regarde avec méfiance, alors je lui dis : « vous êtes servie à la table du fond, vermicelles singapourien, j’espère que vous aimez » puis je passe en lui tenant la porte. Pendant une fraction de seconde elle me regarde, interloquée, puis elle se précipite vers le fond de la salle.

 
Ecologie
 
On est proche de la tombée de la nuit, il fait déjà frais, au milieu de nulle part, sur les contreforts de l’Himalaya. Je suis en lisière  d’une clairière,   à l’autre extrémité, une tigresse cajole ses petits, ils sont deux, de vrais petits nounours, elle les lèche tendrement, longuement.
A 150 mètres d’eux, derrière mon trépied photo et mon camouflage, je fais des images  superbes, mais la lumière diminue, je mitraille tout ce que je peux, merci le numérique, pratiquement pas de limites. Ce moment de câlins félins est merveilleux.
Depuis deux jours que je suis là, la tigresse n’a pas bougé. Hier lors du repérage, j’ai lancé mon drone sur le secteur. Il y a des troupeaux à 3 – 4 km à l’est, elle a dû les repérer depuis longtemps.
Alors que les premières étoiles apparaissent je la vois qui se lève et regarde méthodiquement dans toutes les directions.
 
La tigresse connaît bien cet endroit, la plus formidable machine à tuer du monde animal maîtrise ce milieu. Le soir, le vent semble tomber mais en fait il devient très faible et s’inverse. Elle a perçu une odeur acide, animale mais inhabituelle, de l’homme qui se croyait sous le vent. Après quelques minutes, elle prend un de ses petits dans la gueule et le transporte sur une douzaine de mètres contre la souche d’un arbre mort, puis elle revient et fait de même avec le deuxième.
Le photographe bouge, elle le perçoit maintenant, en fait il fulmine un peu car il voit à peine les bébés, ses bébés, de là où il est, mais il est content d’avoir saisi quelques belles attitudes pendant le déplacement des petits. Il voit la tigresse appuyer sur la tête des deux bébés avec son museau, ça doit signifier, « mettez vous en mode dissimulation, ni bruit ni mouvement », car elle part tout de suite vers l’est au petit trop. Dans cette vallée peu boisée,  rien ne ralentit sa progression et elle sort rapidement de son champ de vision. « A tout à l’heure ma belle » lui dit-il, dans sa tête.
Le photographe commence à changer ses objectifs et à tout mettre en mode infrarouge. La chaleur des deux petits est à peine perceptible mais deviendra plus nette avec la tombée de la nuit. Ça ne fera pas des clichés mais au moins saura-t-il où ils sont.
 
Pendant ce temps, maman tigre trotte toujours, d’un pas léger et chaloupé, pendant deux minutes, vers l’est, puis elle arrondit sa trajectoire à travers bois. Elle avance vite et il ne lui faut que cinq minutes pour se retrouver 50 mètres derrière le photographe. Elle se tapie, ses yeux jaunes aux pupilles largement dilatées sont comme fixes, ses deux oreilles sont tournées vers l’avant et vibrent légèrement par moment, quelle belle photo cela ferait. Ça y est, elle voit sa tête, et pas ses yeux, elle est donc bien dans son dos, comme il convient. Il est à côté d’une chose étrange, une fabrication d’homme.
La tigresse avance ventre à terre, pas à pas. Cinq minutes plus tard elle ralentit encore et finit par s’immobiliser à 15 mètres du photographe. L’homme ne bouge pas, il attend, son retour et regarde les petits à la jumelle infrarouge.
La tigresse bondit, et moins de deux secondes après, d’un seul coup de patte, elle brise le rachis cervical du photographe et le fait basculer au-dessus de son trépied. Immédiatement, elle appuie ses pattes avant sur le torse de l’homme et le renifle, il ne bouge pas, vaguement conscient mais déjà tétraplégique.
La tigresse décide de commencer par une patte arrière, elle démembre la cuisse, brise la hanche et part avec la jambe gauche, l’homme ne souffre pas. Elle s’arrête à quelques mètres, dépouille la jambe du tissus du pantalon, arrache la chaussure et renifle encore, voilà de quoi se maintenir en forme quelques temps pour allaiter les petits. Elle reviendra demain prendre l’autre jambe. Le photographe se vide de son sang, son cerveau n’a à aucun moment compris ce qui se passait, il aime la nature, les écosystèmes, l’écologie, l’équilibre du monde animal et les grands fauves, il avait oublié ce que c’est que d’être un gibier.
 
Bonheurs et grands espaces
 
Ce matin là je me suis   réveillé vers 9h00.
Enfilant un short et un T-shirt, je chaussai mes tongs et partis un peu groggy vers la cuisine. Mon colocataire n’était pas encore levé. La cafetière mise en route, je me suis servi un bol de céréales pré imprégnées et j’ai allumé l’écran mural.
J’en étais à ma troisième cuillère, coude sur la table, menton posé sur la paume de la main, quand le signal d’un sms retentit, le logo gouvernemental apparut sur une bande latérale de l’écran.
Au même instant, Alexandre, mon colloc, est entré dans la cuisine, guère plus brillant que moi, torse nu, en short et pieds nus. Les politesses se résumèrent à un « salut »… « salut » puis mon regard revint vers l’écran et j’ai juste attiré l’attention d’ Alexandre, « Putain c’est une diffusion personnalisée du Gouvernement pour nous deux ».
Le texte se mis à défiler simultanément au son d’une voix féminine qui en disait le contenu :
« Cher Sylvain Chanoine, Cher Alexandre Dupuit, le gouvernement vous communique : Suite aux disponibilités financières libérées par la taxation des successions des victimes du Coronavirus B2 de moins de 50 ans décidée par arrêté intergouvernemental et validée par le conseil des sages, le Président de la République a décidé d’établir le Ministère du Bonheur et de financer l’obligation pour chacune des personnes tirées au sort de réaliser un rêve. Cher Sylvain Chanoine, cher Alexandre Dupuit vous faites partie des 500 premiers tirés au sort.
Les structures administratives et militaires de l’état seront mises à disposition pour tous les rêves légaux. Les rêves relevant de la liste jointe seront intégralement financés.
voyage vers un point de la planète dont partie à pied ou à cheval et séjour de 21 jours
utilisation pendant 6 mois  d’un moyen de transport de type : voiture cabriolet à moteur de 6 cylindres, moto toutes cylindrées, bateau à voile non ponté, parapente à moteur, planeur, ULM,  motoneige, toutes embarcations individuelles ou pour deux personnes de rivière
études et stages de vie et survie dans la nature, activités d’évaluations écologiques.
pratique d’un sport  dirigé par une fédération reconnue listée en annexes, tous équipements fournis.
expédition d’escalade, randonnées en montagne,
Les activités du rêve seront exercées dans les limites géographiques fixées, le port de votre carte d’identification paiement et de votre téléphone sont obligatoires pendant le Rêve.
Pour chaque ville, l’hôtel des Rêves est situé dans les locaux de la Direction des Impôts devenue Direction des Impôts et des Rêves.
Chaque citoyen tiré au sort pourra faire trois études préliminaires de projets en concertation avec un conseiller du rêve avant de faire son choix ».
 
Alors qu’il versait du café dans deux bols pris sur l’étagère Alexandre y alla de son commentaire,
« et bien y a du choix, et c’est obligatoire, ça va nous sortir de la routine mais moi ce matin j’ai rencard et je pense passer une journée de mon rêve à moi au parc d’attraction de Ultra New Disney. Ce truc se passe à l’hôtel des Impôts, tu vas y aller? »
Pour moi il n’y avait pas eu plus d’une seconde de réflexion, une bouffée d’extraordinaire ça ne se repousse pas. «  Si je vais y aller ? Un peu oui, départ dans trois minutes ».
Je troquais mes tongs contre des basquets, mon short contre un jeans, prix ma multi carte-identité-payement, mon téléphone, et repassais par la cuisine en enfilant une veste légère.
Alexandre regardait les infos.
« Y a du neuf dans ce monde » lui demandais-je.
« Non, rien de spécial, juste 35 naissances et 8 décès sur l’agglomération au cours des 24 dernières heures, fais gaffe dehors ».
« Merci Alex, je sors toujours couvert ».
A gauche de la porte de notre appart se trouve le placard aux utilitaires, je l’ouvris et saisi mon Colt simili 1911 calibre 14mm et sa lunette de visée. C’est un beau jouet aux allures d’arme archaïque mais capable de tirer au coup par coup et en rafale des balles explosives ou des cartouches de micro grenaille liée, un fil métallique portant une demi douzaine de plombs qui partent en tournoyant à une fois et demi la vitesse du son. ça n’arrête pas un char d’assaut mais ça fait beaucoup de dégâts sur tout ce qui est un peu plus fragile. Le colt glissa dans l’étui de ceinture du jeans et je mis la lunette dans la poche intérieure de la veste. J’ai aussi pris deux chargeurs supplémentaires, j’aime bien, ça tient chaud.
 
La journée est belle, douceur de mois de juin, j’en avais pour 20 minutes à pied pour aller à l’Hôtel des impôts et des Rêves. C’était tout droit par l’avenue du Président NGabé, j’ai choisi de longer la haie d’arbres plutôt que les murs des immeubles, à notre époque faut toujours faire gaffe et être prêt à s’abriter. Récapitulant l’offre des rêves intégralement payés je m’imaginais dans un groupe de bikers roulant en bande au guidon d’une grosse Harley Davidson, ça, ça serait un vrai changement d’univers.
Arrivé sur place La Direction des Rêves était indiquée au premier étage, je montais par l’escalier. Une banque d’accueil se trouvait sur le palier. L’employée m’interpella aussitôt, « vous venez pour une rêve ? Quelle catégorie ? »
« En fait je ne sais pas trop, je voudrais devenir biker dans un club de Hells Angells, rouler en bande sur de grosses motos américaines, c’est un rêve  de voyage lié au moyen de transport,  il faut  une moto pour être admis dans ce milieu  ».
« Cher candidat ce genre de cas a été prévu, le matériel sera fourni mais, comme il réunit un type de voyage et un moyen mécanique spécifique, la durée de votre séjour de rêve sera réduite à 3 mois. Est-ce que cela vous convient ?
« Oui parfaitement »
La créature artificielle, ha oui, je vous l’avais pas dit mais c’est un androïde féminin qui me parle depuis le début,  la créature, donc, ajouta : « présentez votre carte d’identification à la borne sans contact » .
J’obtempérais avec enthousiasme écoutant les dernières instructions : « vous recevrez un message descriptif dans les 24H00 auquel vous devrez répondre dans les 8 jours sous peine d’annulation définitive et de pénalités. Pour des renseignement complémentaires le numéro de contact a été intégré à votre carte ».
Je partis sans rien dire, on va pas remercier une de ces putains de machines quand même.
 
J’ai donc pris le chemin du retour, snobant de nouveau l’inter métro, trop belle journée. Contrairement à l’aller je marchais cette fois au plus près des immeubles toujours prêt à rentrer dans une boutique s’il y avait du grabuge. La rue était calme et j’avais une petite faim, un café croissant serait bienvenu, une brasserie m’attendait cent mètres plus loin.
C’est alors que je passais devant un magasin de prêt à porter qu’un cri hurlé a retenti dans la rue : « drone, drone, drone ». La porte de la boutique était en mode sécurité, fermée avec assez de clients à l’intérieur, me retournant je balayais du regard à 180° : trois passants sur le trottoir d’en face, une jeune femme dix mètres à ma droite et, devant, un banc en béton. La fille et moi nous avons eu le même réflexe et trois secondes après nous étions couchés derrière le banc.
Elle était brune et portais un parfum à l’Ylang Ylang, j’avais déjà mon Colt à la main et montais la lunette de visée, elle, elle avait passé sa main au-dessus de son épaule et saisissait la crosse d’un fusil qui dépassait d’une poche latérale de son sac à dos. C’était un fusil à canons juxtaposés, canons sciés, très sciés même, il devait en rester à  peine 20cm.
« Dis donc c’est léger ton truc »
D’une voix ferme elle répliqua, « à 5mètres y a pas mieux, ils s’arrêtent toujours à 5mètres ».
Le bruit du drone de prélèvement arriva alors à nos oreilles, c’était un six rotors type X65 armé d’un canon de 11mm qui remontait la rue lentement. Sur le trottoir d’en face un type marchait tranquillement encore à découvert, les autres avaient disparu. Le drone s’arrêta devant lui et le scanna avant de reprendre la route, c’était certainement un type en service civique obligatoire reconnu et épargné selon la règle, il n’en serait pas de même pour nous. Dans le cadre du grand plan de stabilisation de la population mondiale, aujourd’hui, les drones élimineraient 27 personnes dans l’agglomération pour compenser les naissances excédentaires sur les décès naturels.
C’est là qu’un type est sorti du magasin de vêtements. Un grand type bien habillé, il avait un sac publicitaire de la boutique à la main droite. Avec les vitres blindées il n’avait pas entendu l’alerte, quand il nous a vus couchés derrière notre banc il a vite compris mais le drone était déjà sur lui et sa tête a littéralement disparu sous l’impact de la rafale.
Ma voisine a vomi et moi j’ai repris ma route, j’avais plus faim. Le drone, lui, était reparti, comme après chaque « prélèvement », ils prennent  de l’altitude et rejoignent leur base pour ravitaillement.
 
J’ai passé le reste de la journée devant l’écran à approfondir mes connaissances sur le milieu biker et j’ai étudié  la gamme des motos Harley Davidson. J’en ai choisi une avec un grand pare-brise et une large selle. Puisque l’état paye inutile de regarder les prix. Pour les clubs de bikers c’était moins évident, j’ai donc appelé ma conseillère en rêve par le com intégré à l’écran.
L’image de l’androïde est immédiatement apparue accompagnée d’une voix suave « bonjour cher rêveur que puis-je pour vous ? »
J’exposais donc mon questionnement. «  je ne comprends rien aux différends clubs de bikers et je ne sais pas ce qu’il y a dans notre agglomération »
« Très cher rêveur, il se trouve un seul club de bikers dans notre belle agglomération, c’est une club 1% »
« un club 1% ? »
L’androïde repris : « 1% est une expression du XXème siècle qui naquit lorsque le président de la fédération des motards américains a déclaré que 99% des motards étaient respectueux de la loi, immédiatement des clubs se qualifièrent de 1% pour revendiquer des comportement de voyous. L’admission des nouveaux membres étaient assujettie à un rite de passage et exigeait que l’impétrant commette un délit, violences physiques, vols ou trafics ».
Là j’étais scotché, réaliser un rêve d’accord mais rentrer dans l’illégalité c’est autre chose, il y a assez de dangers comme ça dans nos vies standards, je demandais alors :
« mais qu’est ce qu’ils pourraient me demander aujourd’hui ? Frapper quelqu’un dans la rue, rayer la carrosserie d’une voiture ?
« Non, non cher rêveur, avec de telles exigences le club aurait été dissout depuis longtemps. Les bikers exigeront probablement que vous embrassiez sur la bouche une personne dont vous ignorez le statut sérologique, pour le club local, ce sera obligatoirement  hétérosexuel, j’espère que cela vous convient».
Ces infos m’ont carrément assommé, l’affaire s’avérait plus compliquée que prévu, j’avais bien peur d’avoir grillé une de mes trois chances de projets de rêves. Comment peut-on exiger de quelqu’un une chose pareille ?
Je suis allé prendre une bouteille de jus de fruit énergisant dans le frigo et en broyant du noir je me suis affalé dans un fauteuil du séjour.
C’est à ce moment là qu’Alex est arrivé avec sa copine.
C’était une petite bimbo blonde bien maquillée avec, conformément à la mode, une poitrine volumineuse à 80% artificielle, sa mini juge était à peine plus large qu’un ceinturon. Alex avait l’air zombifié par autant de sex-appeal, il me présenta donc à Jennifer. Leur projet n’était manifestement pas d’ordre culturel, on allait pas tarder à négocier le séjour de Jennifer dans l’appart. Ils se sont posés dans le divan en face de moi avec un air qui était un mélange de bonheur et d’autosatisfaction.
Oubliant mes projets de rêve je les questionnais, « alors Ultra New Disney c’était bien ? »
Alex avait l’air béat, « super bien mec et pas un drone en vue, Disney doit payer pour ça, et toi, tu as lancé ton projet de rêve ? »
« Oui je suis parti sur l’idée d’une vie de biker roulant en bande sur des grosses Harley-Davidson mais c’est pas trop facile à mettre en œuvre. En tous cas le gouvernement a eu une idée super pour nous faire plaisir, ils sont pourtant du souci avec tous les drones qu’on arrive à descendre  et je m’en prive pas».
Le visage jusque là   hilare de Jennifer se figea affichant en expression de douceur. Elle me regardait avec un sérieux surprenant vu son style de bimbo sans cervelle, posant ses mains sur ses genoux et se penchant en avant elle s’est mise à me parler : « une moto, ça se conduit comment ? Main droite pour l’accélération et le frein avant, la main gauche pour l’embrayage, alors ton flingue, tu le tiens comment ? Entre tes dents ? »
J’étais interloqué ne voyant pas où elle voulait en venir alors son visage devint encore plus doux et elle ajouta : « Sylvain, tu n’as pas vu ce que sont les rêves payés par le gouvernement ? Tu crois qu’elle va durer longtemps ton aventure ? Les rêves consistent tous à t’occuper, longuement, à découvert et tu dois avoir ton téléphone sur toi, bien localisable donc, ça fait juste de toi une cible plus facile pour les drones ».
Un lourd silence  s’installa dans la pièce, Jennifer était toujours à me regarder, un rayon de soleil illuminait son décolleté et son rouge à lèvres carmin …, j’avais 8 jours pour trouver la sortie de ce piège…. mais…. en attendant,…  peut être que Jennifer pourrait me présenter une de ses copines.


 
La « lose » de Paul Bismi

J’ai entrepris cette caricature d’un style évoqué par un ami, accumulant lourdeurs et négativités avec une chute dramatique pour son personnage principal, tout ce qu’il faut pour garder le moral. Cette version ci est faite pour en rire.

C’est juste quatre jours après la confidence douloureuse et expiatoire d’un
explorateur cacochyme lui indiquant la localisation d’une cité mystérieuse et
introuvable au sein de la forêt amazonienne profonde, que Paul Bismut
descendit de sa pirogue motorisée par un moteur Yamaha de 10 chevaux
touchant à sa fin de vie et pissant l’huile par tous les joints. Il se trouvait sur la
berge du puissant fleuve Chinotoc, charriant des eaux boueuses infestées de
piranhas de la plus grosse espèce et à l’esthétique minimaliste laissant
l’essentiel à des dents proéminentes et acérées. Plus d’un rameur y laissa la
main pour avoir tenue la pagaie un peu trop bas. La pollution au cyanure
déversé par les chercheurs aurifères anarchiques et dispersées dans la forêt
primaire et non moins hostile ne semblait pas nuire à ces poissons versatiles.
Paul venait d’arriver au village des féroces Truducus, les derniers indigènes
à peu près en relation avec une civilisation consumériste mais indifférente aux
différences psychologiques, culturelles et ethniques mais aussi impuissante à les
initier à l’écriture inclusive. Il devait négocier avec le cruel mais aussi très
fourbe chef du village, et obtenir une pirogue et deux rameurs pour remonter
encore vers le nord, dans des régions inconnues, hostiles et pestilentielles.
Le palabre fut interminable, constamment interrompu par des dégustations de
nourritures insipides ou atrocement amères, il fallut plus d’une heure d’ennui
profond et déprimant pour arriver à la demande du chef, qui voulut, pour
paiement, une de ses carabines rutilantes et particulièrement dissuasives
lorsqu’elle étaient exhibées à quelqu’hostile malveillant. Encore quarante cinq
minutes au cours desquelles il fut pris d’une furieuse et douloureuse envie
d’uriner, il se retint, refusant également d’envisager que le dernier plat proposé
ne fut constitué de chair humaine. Il fallait absolument penser à autre chose
pour éviter de vomir et de sentir les sucs gastriques lui brûler la gorge et même
enflammer ses sinus, sans parler de l’odeur de ces nourritures si difficilement
avalées. Paul mesura combien sa route vers la fortune, pour exaltante et
initiatique qu’elle fut, consistait en un héroïsme ultime et générateur. Il put
enfin se retirer, épuisé par tant d’ennui face au chef de village au regard torve et
au menton proéminent qui criait la fausseté psychanalytiquement assumée et
élevée au niveau d’une emprise perverse sur un groupe de villageois incultes et
rongés par les fièvres en tous genres.
Paul se glissa sous sa tente après avoir laissé ses deux carabines à un des fils
du chef, se donnant l’air généreux, en précisant que le chef pourrait choisir celle
qui lui plaisait le plus, il reprendrait l’autre pour le départ matinal mais
certainement joyeux, sur une pirogue de bois évidemment exotiques, animée par
deux rameurs toniques, et à la peau cuivrée parcourues de tatouages initiatiques
au sens difficile à percer. Ces deux là, s’avéreront , en sus, couverts de pustules
et puant à dix mètres.
Il s’endormit rapidement, repensant à son ex femme, venue au
sadomasochisme, qui avait exigé de lui une soumission servile au sein d’un
groupe d’amis disparates et sensuels. Il s’en souvenait jusque dans son corps
envahi de manière contre nature et douloureuse par les membres du fan club de
son épouse perverse. Son divorce ne lui avait coûté que de l’argent, pour
l’essentiel gagné par des artifices et malhonnêtetés qui lui avaient valu quelques
séjours en prison dans l’hémisphère sud comme dans l’hémisphère nord.
Au matin le fils du chef revint avec l’une de ses carabines de calibre 30 30. La
pirogue était chargée et ils partirent alors que la rivière était baignée d’une
brume collante malsaine et semblant ne tolérer en son sein que d’énormes
moustiques que rien ne pouvait éloigner.
Paul repensa au bouge dans lequel il avait pu recueillir ces informations
précises sur la localisation du gisement archéologique hors normes qui ferait sa
fortune par le biais de la vente des plus beaux artéfacts à quelques millionnaires
américains qui les soustrairaient ainsi à la science en les entreposant dans leurs
chambres fortes sécurités et imprenables. Il lui revient à l’esprit les poitrines
généreuses des putes syphilitiques et à moitié édentées qui avaient déjà
contaminé la moitié de l’Amazonie.
Une dizaine d’heures de pirogue plus tard, ils campaient sur une berge
minuscule et gluante nuitamment habitée par des reptiles venimeux et de
multiples insectes piquants et dévorants. Le lendemain, après deux heures de
marche, dans une végétation souvent coupante et aux lianes entrelacées, la cité
perdue était bien à l’endroit prévu. Quelques pièces précieuses furent vite dans
les sacs de toile grise emmenés à cet effet. Après une nuit de repos, maintenant
qu’il avait fait le parcours et mémorisé la manière de gérer les passages les plus
difficiles de la rivière, Paul n’avait plus besoin des deux jeunes rameurs, il
les abattit d’une balle dans la tête avec son Beretta 92F. Faire le chemin dans
l’autre sens, en descendant le courant, n’exigeaient pas tous ces muscles au-
dessus desquels siégeaient, une tête peu amène mais malheureusement dotée de
quelque mémoire et capable d’emmener d’autres chercheurs jusqu’à l’endroit
secret.
La descente au fil du courant et au clair de lune fut une formalité.
Arrivé à hauteur du village des truducus au petit matin, il décida de se faire
plaisir en réveillant cette bande de métèques encore assoupis par l’effet de leur
consommation excessive d’alcools frelatés et d’herbes hallucinogènes diverses.
Il se saisit de sa carabine, se cala dans la pirogue pour pouvoir tirer une demi
douzaine de cartouches.
Tout en riant à l’avance du réveil en sursaut du chef des truducus, il fit jouer le
levier et appuya sur la détente. Le chien s’abattit sur le percuteur dont
l’extrémité frappa l’amorce qui mit le feu à la poudre, la balle fut expulsée de la
douille à une vitesse de l’ordre de 450 mètres secondes pour ne faire que 20cm
car elle rencontra un bout de feutre et 10 grammes de poudre vive bloqués par
une pièce métallique enfoncée en force depuis l’extrémité du canon par le chef
des truducus trois jours plus tôt. Le fusil explosa, arrachant la mâchoire
inférieure de Paul qui bascula dans l’eau, rejoignant ainsi le club pas du tout fermé des « losers »
inconnus de tous disparus en Amazonie.
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