Le vaisseau

En ce début d’après midi de mi-juin, Jacques Laplace se trouvait dans le jardin de sa maison de la rue Gontran Labrégère à Angoulême.
Installé depuis deux ans dans ce quartier dit de Saint Cybard, au pied de la vieille ville et en bord de Charente, il savourait la tranquillité de l’ agglomération provinciale et de taille moyenne, donc procurant ce qui est nécessaire à une vie paisible. Les voisins, essentiellement des retraités, l’avaient accueilli avec politesse et sans chaleur excessive. Jacques n’avait pas tardé à comprendre que c’était le style charentais, empreint d’une certaine réserve à l’égard des étrangers au pays.
Depuis sa chaise longue installée sous son cerisier, Jacques percevait les activités dans les jardins et les rues proches : tondeuses à gazon, discussion entre deux voisins ou passage d’une Harley Davidson. Etrangement tous ces sons ne perturbaient pas la tranquillité douillette du jardin entouré de haies vives, une ambiance cosy que plusieurs de ses amis avaient remarquée, un lieu feng shui.
Jacques commençait à s’assoupir, comme après chaque repas de midi, aidé en cela par les effets d’une bière forte avec laquelle il avait accompagné son repas fait de plats achetés à un traiteur de la rue de Saintes toute proche. Soudainement il fut ramené au présent par des éclats de voix exprimant une forte excitation, chose tout à fait inhabituelle dans cette rue. Les discussions entre voisins portant en général sur le temps et les travaux d’entretien ou sur quelques faits divers introduits dans leur vie par la magie de la télévision. Il y avait en général peu d’éclats. Cette fois, l’échange était vif. Il avait lieu dans la rue, de l’autre côté de la maison, et Jacques n’en percevait pas clairement le contenu. Il s’extirpa donc de de sa chaise longue et emprunta le passage entre la maison et la clôture mitoyenne.
Dans la rue se trouvaient Jean-Claude, retraité de l’équipement et grand bricoleur devant l’éternel et Christine, nouvelle arrivante, qui se disait dans la communication sans jamais donner plus de précisions. Ils regardaient tous deux vers la vieille ville et les remparts qui surplombent la Charente et le quartier de Saint Cybard. Jacques suivit leurs regards, s’attendant à voir une montgolfière ou peut-être quelques fumées d’incendie. Ce qui lui apparu le saisit.
Une énorme masse sombre se trouvait en suspens au-dessus de la ville et des remparts. L’objet devait mesurer 6 à 800 mètres de long. Sa forme évoquait un ballon de rugby aplati, de couleur gris foncé.
Peu à peu d’autres voisins rejoignaient la rue et ce n’était qu’exclamations et affirmations de l’aspect extraordinaire de l’événement. Jacques décida de laisser tout ce beau monde en état de basse-cour surexcitée et descendit prendre son vélo électrique dans son sous-sol. Il ne lui faudrait pas longtemps pour atteindre la ville haute.
Moins d’une minute plus tard il était dans la rue commerçante rejoignant le pont sur la Charente. Partout où il passait les gens avaient le regard rivé sur l’objet. Au feu tricolore et sur le pont, un embouteillage commençait à se former, les gens préférant descendre de leur auto pour regarder le phénomène qu’avancer.
A bicyclette, Jacques arriva à se faufiler, passa le feu et le carrefour totalement bloqués et prit la rampe jusqu’au plateau.
Arrivé au niveau des remparts, une foule commençait à s’accumuler. Elle était surtout composée de jeunes gens des lycées et écoles, mais aussi d’employés des banques et commerces, nombreux à fréquenter la vieille ville lors de la coupure de midi. Jacques accrocha son vélo à un arbre à l’aide de son antivol et s’avança vers l’aplomb des remparts, au-dessus de la Charente.
De là, on voyait beaucoup mieux l’objet, dont la surface apparu non rigide. Elle ondulait légèrement, comme souple et animée de pulsations. Sur le rempart, on ne parlait que d’extraterrestres, d’attaque ou de libération salutaire. Sans nul doute, aucune technologie terrestre ne pouvait produire un tel objet, capable de se maintenir en suspension sans bruit ni mouvement. L’hypothèse de l’OVNI s’imposait donc, un vaisseau inconnu était là…
Il s’était peut être passé une vingtaine de minutes depuis que l’engin était apparu, quand l’objet se mit a bouger. D’abord positionné en biais, il s’aligna parallèlement au rempart. Les cris redoublèrent autour de Jacques qui commença à se demander si rester à proximité de cet engin ne constituait pas un danger. Il recula et repris son vélo pour s’éloigner de l’attroupement. Partout beaucoup de véhicules à l’arrêt et de gens surexcités, mais aussi pas mal de personnes qui manifestement voulaient quitter le quartier. Il décida de rentrer chez lui, il pourrait très bien voir ce vaisseau extraterrestre, à la jumelle, et presque aussi bien, en restant à distance respectueuse.

Moins d’une heure plus tard, toutes les chaînes d’informations étaient sur ce sujet, essentiellement sur la base des vidéos postées sur les réseaux sociaux depuis les téléphones d’étudiants. Sur C News, Pascal P. tenait l’antenne et évoquait la possibilité d’un buzz se répandant à la vitesse de l’éclair. Les questions se succédaient : s’agit-il d’une vaste opération de promotion, à Angoulême, ville de la B.D, quelque éditeur de science fiction faisait-il un gros coup médiatique ? Pourrait-il s’agir d’une montgolfière d’une forme particulière comme il s’en voit parfois à des fins publicitaires ? Jacques conclut rapidement que personne ne pouvait en savoir plus sur l’objet que lui-même et les angoumoisins, observateurs directs. Il éteignit son téléviseur, sorti sa chaise longue de sous le cerisier pour avoir la vue sur le vaisseau et resta longuement à le contempler.
Au journal de 20H00 et sur toutes les chaînes, l’hypothèse du vaisseau extraterrestre était retenue par les commentateurs, chacun y allait de ses spéculations sur les motifs de cette présence et sur ce qui allait se produire. Pendant ce temps, l’objet ne manifestait aucun mouvement ou changement, la ville était totalement embouteillée et les nationales 10 et 141 vers Bordeaux, Poitiers, Limoges et Cognac commençaient à être saturées.
A 20H15 un communiqué du gouvernement annonça que le département de la Charente était placé en état d’urgence renforcé et que l’accès à la ville d’Angoulême était réservé aux résidents ou pour motif professionnel ou impérieux. Des barrages étaient établis sur tous les grands axes, avec pour fonction de refouler les curieux.

A 21 heures, le Président de la République pris la parole depuis l’Elysée pour déverser quelques lieux communs avant de justifier les restrictions d’accès à Angoulême par des raisons de sécurité. Il finit par un couplet d’auto satisfaction, soulignant que cette arrivée extraterrestre d’une portée historique sans pareille se passait en France et que la France s’appliquerait à être digne d’un tel événement. Si un contact était établi avec les occupants du vaisseau, ce serait au nom de l’humanité toute entière. Il indiqua qu’un secrétariat d’état rattaché au ministère des affaires étrangères était d’ores et déjà mis en place pour établir les contacts avec les autres nations du monde en vue d’une large concertation.
A 21H15, heure française, le Président des Etat-Unis d’Amérique tweetait que le contact avec un peuple extraterrestre ne pouvait rester l’affaire d’une seule nation. La Chine et la Russie communiquaient rapidement sur le même ton, appelant à l’implication du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. D’autres pays s’associaient aux débats évoquant la nécessité de donner un statut de zone internationale à la région d’Angoulême et un accès égalitaire pour tous les états.
Dans la salle de réunion de crise à l’Elysée, les conseillers étaient unanimes : si le vaisseau était apparu à Pékin, à Moscou ou dans le Colorado, il n’y aurait rien eu d’international. Puisque les extraterrestres ont choisi la France, leur lieu de positionnement restera territoire français. Ce n’était pas tous les jours que le vieux pays retrouve le premier rang des nations.
Au cours de la soirée, des renforts de compagnies de CRS et de Gendarmes Mobiles affluèrent pour quadriller l’agglomération. Des hélicoptères de l’Aviation Légère de l’Armée de terre s’installèrent à l’aérodrome d’Angoulême-Cognac tout proche. La moitié des escadrons de chasse français, Rafales et Mirages, commencèrent à rejoindre la base aérienne de Cognac et l’aéroport de Bordeaux. La préfecture signifia l’interdiction de survol à tous les aéronefs civils et les lignes aériennes passant à proximité furent détournées. Le Président de la République avait reçu son chef d’état major dans l’après midi et exigé que, dans la plus grande discrétion, des Rafales porteurs de l’arme nucléaire soient prépositionnés et prêt à intervenir à tout instant sur son ordre.
Dès 23H00, quatre avions de combats étaient maintenus en l’air, 24 heures sur 24, deux à haute altitude et deux autres à 1000mètres. Une veille de deux hélicoptères, en vol stationnaire, était maintenue au niveau du vaisseau avec un recul de 500m, les drones occupaient l’espace et filmaient le vaisseau sous tous les angles.
Au sol, l’armée de l’air commençait à préparer l’installation de batteries de défenses anti aériennes sur les hauteurs entourant la ville. On attendait aussi des véhicules radars et de guidage.
Les immeubles en surplomb de la plaine avec vue directe sur le vaisseau étaient évacués de leurs habitants ;
Une longue veille commença.

Le Ministère de l’Intérieur et l’Elysée s’avérèrent plutôt efficaces. A 15H00, le lendemain, la situation est pratiquement stabilisée, mais pour les Angoumoisins, la circulation est devenue impossible en raison des barrages et de l’affluence des véhicules de l’armée et de la police. Sur les remparts, ce n’est qu’accumulation de véhicules des chaînes télé, caméras à forts téléobjectifs braquées sur le vaisseau. Partout circulent des journalistes qui rendent compte des présences policières et militaires, des barrages et des implantations de matériels. Les radios trottoirs et des débats monopolisent presque totalement les antennes pendant toute la journée mais, faute de nouvel événement, c’est le communiqué du Ministère de l’Intérieur et ses commentaires qui captent le public. Sur toutes les chaînes, une incrustation permanente d’une vue du vaisseau a pris place en marge de l’écran au cours des émissions sur d’autres sujets. Les analystes de tous poils et tout ce qui prétend avoir des choses à dire se succèdent, ufologues, astronomes, astronautes, historiens des civilisations.
Au grand dépit des médias, les extraterrestres s’avèrent pour l’instant décevants, pas un mouvement, pas la moindre apparition de bonhomme vert ou de petits véhicules.
Les jours commencent à s’écouler tranquillement, juste perturbés par l’arrivée de délégations officielles et de chefs d’états venus ne rien faire, mais voir de leurs propres yeux cet objet de toutes les attentions. La diplomatie française ne refuse pas ce petit plaisir à tout ce qu’il y a d’éminent sur la surface du globe, de manière très officielle ou plus discrète, on se fait des amis à peu de frais.

Cinq jours après l’arrivée du vaisseau, le Ministre de l’Intérieur eut enfin quelque chose à dire. Les appareils de mesures en microgravimétrie du CNRS ont perçus deux phénomènes. D’une part le champ gravitationnel terrestre est perturbé au-dessous du vaisseau et d’autre part il apparait des « ruptures de présence du vaisseau ». Pendant des micros fractions de millisecondes, le vaisseau semble ne plus être là. D’éminents chercheurs y vont de leurs hypothèses, ne sachant pas si ces constatations prouvaient des déplacements ultra-rapides et invisibles à l’œil nu ou s’il s’agit seulement de perturbations des champs mesurés. On est bien avancé.

Jour d’arrivée +6
L’apparition du vaisseau agite toujours médias et réseaux sociaux. Evidemment tous les auteurs, journalistes et hurluberlus fans d’OVNIS occupent les plateaux et la vente de leurs ouvrages explose. Plusieurs sectes apocalyptiques connaissent une croissance exponentielle de leurs effectifs et des cultes sont mis en place dans de nombreuses villes pour implorer la mansuétude et l’aide des extraterrestres. On assiste à des scènes de transes et à des mouvements de foules. Les révélations les plus absurdes fusent sur internet pour s’éteindre quelques heures plus tard.
Les grandes religions se trouvent dans l’embarras et se contentent d’énoncer des incitations à la sérénité, réaffirmant leur foi et proclamant que l’existence d’êtres extraterrestres ne contredit en rien les révélations dont elles sont dépositaires.
La plus-part des politiques reste en retrait ne se risquant pas à émettre des avis, ils se contenteront de critiquer le gouvernement le moment venu.

Pour Jacques, la vie de retraité continue, simplement, tous les matins il jette un coup d’œil en l’air pour voir si le ballon aplati est toujours là, et il est toujours là.

J+ 7 :
L’excitation mondiale semble s’apaiser, au moins sur les médias épuisés de répétitions, personne n’a plus rien à dire, les logorrhées s’éteignent, seules des sectes ufologistes recrutent et manifestent dans les rues. Les requête les plus diverses sont adressées aux extraterrestres sous la forme de prières ou de messages attachés à des ballons et lâchés de manière a être portés par le vent jusqu’au vaisseau. Les personnes se disant inspirées voire en lien télépathique avec le vaisseau se bousculent sur les réseaux sociaux. Ce sont maintenant les effets induits par le phénomène qui occupent les médias, attitude des politiques, mouvement d’expression, édition de livres, et faits divers, tant cette présence provoque des comportements exaltés ou aberrants.
Chez les plus calmes persistent cette interrogation : que sont ils venus faire ? Vont-ils repartir sans avoir pris contact ?

Le directeur du pentagone a fait une visite éclair, en toute discrétion à Paris. Devant les conseillers du président et le Ministre des Affaires Etrangères, il plaide pour une participation active des Etats Unis, parle de satellites déjà en position, de moyens techniques et militaires. Le conseiller en sécurité l’écoute calmement. Puis l’interroge : « croyez vous que la France manque de moyens techniques face à ce phénomène ? ». Mick Johnson arrondit les angles, parle de générosité américaine, de l’amitié indéfectible depuis la guerre d’indépendance. Le Ministre des affaires étrangères reste froid, évoquant les collaborations du passé sans ambages, évitant ostensiblement quelques sujets épineux dans lesquels les USA n’ont pas joué franc-jeu, un ange passe. Johnson bouillonne intérieurement mais fait bonne figure, il se doutait bien que ces petits français jouerait leur carte en solo, cela ne le surprend pas et ça lui est insupportable, il finit par lâcher péniblement : « Nous maintenons notre offre d’aide et de participation, Monsieur le Ministre ».

J+10: A l’ONU, la France lâche du lest en acceptant la création d’une unité dite « d’analyse et de contact » internationale. Un site, constitué de bâtiments préfabriqués est rapidement construit à son intention sur l’Ile de Bourgines, face au port fluvial de l’Houmeau, au bas d’Angoulême. L’Elysée garde toutefois la haute main sur tout ce qui peut être entrepris et sur la répartition des postes, Russes et Chinois sont bien représentés à côté de l’OTAN.

J + 11 -16heures
Cédric Marchant ouvre son armoire forte et en retire, avec délicatesse, son fusil semi-automatique Walter Mauser G43, le fusil de la Wehmarcht en 1943. Tireur sportif, il aime les armes anciennes et celle-ci est son jouet préféré. Dans le casier séparé et fermé à clef de l’armoire forte, il récupère deux chargeurs et une boite de munitions de calibre 7,92mm. Il approvisionne les chargeurs de 10 cartouches chacun, introduit le premier dans le fusil et met le second dans sa poche.
La présence d’un vaisseau ballon de rugby « gonfle sérieusement »  Cédric, il ne cesse de le répéter et il ne comprend pas pourquoi ces « fiottes du gouvernement » ne font rien. Lui, il va voir ce que les extraterrestres ont dans le ventre. Le balcon de son appartement est situé à environ 400 mètres du vaisseau, c’est une distance de tir acceptable pour le Mauser. Pour atteindre une cible de cette taille, il n’a nul besoin d’une lunette de visée.
Cédric n’envisage pas la réaction des autorités, le gros pétard qu’il vient de fumer y est peut être pour quelque chose. Fusil en main droite il va prendre un coussin sur son canapé qu’il met sous le bras et saisit un tabouret dans la cuisine pour s’installer sur le balcon. Il pose le coussin sur la rambarde du balcon, met le fusil en appui et s’assoit sur le tabouret avec suffisamment de recul pour pouvoir bien caler son épaule. Il arme la culasse et prend sa visée. Il commence à tirer, chaque tir séparé  du précédent par 4 à 5 secondes tant le recul lui fait perdre l’alignement.
Au même moment le Capitaine Gérard Lefevre se trouve en position de Chef de Bord sur l’Hélicoptère Tigre positionné à l’est du vaisseau, il entend soudainement hurler sur le réseau radio du dispositif de surveillance. C’est un des observateurs postés sur les remparts qui signale des coups de feu provenant d’un balcon d’immeuble dans le centre ville. Le Capitaine passe en intercom avec son pilote : « Kevin, ramène-nous vers le centre et les immeubles ». Le Tigre pivote et entre en translation rapide sur deux cent mètres puis s’immobilise. « Fais-nous un 360 » demande le Capitaine. Le pilote commence à exécuter l’ordre et indique rapidement : « devant nous à 150 mètre, troisième étage ». Le Capitaine voit très bien le tireur dans son casque de visée tête haute, il a déjà la main sur la détente du canon de 30mm et demande des instructions à l’état major de veille ; rapidement, il pianote sur sa console pour ajuster une caméra à positionnement automatique en direction du balcon, une autre est en permanence braquée sur le vaisseau.
A la radio, c’est un silence étourdissant qui lui répond. L’officier de quart a activé la liaison avec l’Etat Major de crise à l’Elysée. Le Colonel de permanence prend immédiatement attache avec le chef d’état major interarmées qui se trouve justement en réunion de travail avec le conseiller sécurité du Président.
Pendant ce temps Cédric a fini son deuxième chargeur et se lève, il pose la crosse du Walter Mauser au sol et tient le fusil verticalement par le canon.
Pour le Capitaine Lefevre, un ordre arrive enfin, « interposez vous entre le tireur et le vaisseau ». Le chef de bord répond qu’il exécute et que les tirs ont cessé. La transmission vidéo des images captées par l’hélicoptère remonte jusqu’à Paris, inutile d’ajouter des commentaires. Il voit qu’un groupe de policiers est en train d’investir l’immeuble.
C’est alors qu’une sorte d’éclair ou de mouvement rapide se produit et que, devant le tireur, se trouve soudainement dressée une sorte ogive, ressemblant à un obus, d’environ 1m de large et de deux mètres de haut. Cinq secondes plus tard l’ogive s’élève parcourt une trajectoire parabolique et se pose sur le pont du vaisseau. Sur le balcon, le capitaine ne voit plus ni tireur ni fusil. Il hurle dans l’intercom « Kevin ramène-nous à 100 mètres du vaisseau ». Le pilote sursaute et obtempère tout en baissant le son de ses écouteurs.
L’ogive, apparemment métallique, se trouve, immobile à peu près au milieu du pont supérieur du vaisseau. Soudainement elle paraît agitée d’un tremblement avant de de s’élever et de disparaître par une ouverture apparue dans le pont et immédiatement refermée. Le tireur apparaît alors assis sur le pont, à ses pieds son fusil dont le canon est manifestement tordu.
Cédric est un peu sonné, il ne reprend ses esprits qu’au bout d’une minute, il se lève alors d’un bond et court sur le pont, s’arrêtant avant de glisser dans le vide, il se retourne et hurle :

«  Alors les tarlouses de l’espace on est contrarié les pétasses ?
A bord de l’hélicoptère, le capitaine agrandit l’image vidéo :
A l’Elysée, le Président a rejoint la cellule de crise, on lui rend compte des évènements. L’homme sur le pont ne semble pas blessé, il est maintenant libre de ses mouvements mais reste immobile.
Jusqu’ici aucun appareil ne s’est approché à moins de cinquante mètres du vaisseau, mais le Président voit ici un motif légitime. « Donnez ordre à l’hélicoptère d’observation de récupérer cet imbécile sans rentrer en contact physique avec le vaisseau, ils doivent savoir faire ça, rester en stationnaire à un mètre du sol ».
Le capitaine Lefevre reçoit l’ordre, il répond simplement que son appareil, un Tigre, transporte deux hommes en tandem et ne permet pas d’embarquer un passager.
A l’état major de veille d’Angoulême, l’officier de quart demande à la surveillance aérienne quels hélicoptères sont en vol sur le secteur en dehors des Tigres. Un Écureuil de la Gendarmerie est en patrouille au-dessus de la RN 10 à 6 kilomètres, ordre lui est immédiatement transmis. Quand il arrive au-dessus du pont quelques minutes plus tard, Cédric, toujours amorphe, réagit et se lève. Le copilote est déjà passé à l’arrière et a ouvert la porte latérale, l’appareil s’immobilise. Dans la radio l’état- major répète sans cesse
« Ne rentrez pas en contact avec le pont, ne rentrez pas en contact avec le pont » .
Cédric se lève et s’approche de l’Ecureuil. Au moment où il met le pied sur le patin et prend appui, l’adjudant Bertrand donne le top au pilote qui modifie immédiatement le pas variable de son rotor pour élever l’appareil avec cette surcharge de poids. Le copilote a saisi Cédric par un bras et le tire violemment à l’intérieur. Ils se retrouvent enlacés, couchés et roulant en travers de la carlingue. L’appareil s’éloigne déjà du vaisseau.

J+11 18heures
Les médias ont du grain à moudre et ne s’en privent pas. Sur CNews, Yvan R. analyse :

« Les extraterrestres viennent de nous donner une leçon de maintien de l’ordre et de justice. Non seulement ils ont fait cesser le danger mais en plus ils ont donné une leçon au tireur. Vous noterez qu’ils ont su lui apprendre le respect sans pour autant le blesser. D’aucun nous diront que le pauvre homme est traumatisé et que les extra-terrestres ont exercé une violence illégitime. Cet incident nous démontre les vertus d’une certaine fermeté».
Sur BFMTV l’indignation est partagée par tous les intervenants. Le vaisseau, de manière automatique ou sous la volonté d’un extraterrestre, s’est saisi d’un terrien et l’a maltraité alors même que les tirs de carabine n’ont manifestement pas endommagé l’appareil. Cet événement invite à la plus grande prudence. Il n’est pas question d’accueillir des extraterrestres colonisateurs et fascisants. Pour l’extrême gauche, il faut immédiatement prendre des mesures et se préparer à résister à ce qui est peut être le début d’une invasion.

J+12
Au pied de la ville, en bord de Charente, se trouve un espace vert composé de l’Ile aux Vaches, vaste friche contournée par un bras de Charente, et, plus en aval, du parc de Frégeneuil.
A 10H14, le vaisseau, qui se trouvait à l’aplomb de l’Ile aux Vaches se met en mouvement. Il perd lentement de l’altitude et recule, à cheval sur l’Ile au Vaches et le parc de Frégeneuil. A 10H25, il se trouve à environ 10 mètres du sol. Quatre cylindres d’environ huit mètres de diamètre apparaissent alors, sortant de la partie inférieure et s’allongent vers le bas. Arrivés à 20cm du sol, ce mouvement se ralentit et il faut plus de 30mn avant que les signes d’un appui du poids du vaisseau soient perceptibles. Les pieds s’enfoncent puis se stabilisent. A 11H15, la surface du vaisseau qui semblait jusque là souple et animée d’une sorte de palpitation prend une apparence rigide qui ressemble à de la céramique.

J+13 : 16H00
Un orifice ovale d’une dizaine de mètres de long apparaît dans la surface supérieure du vaisseau puis un petit engin, dont la forme évoque celle d’un gros cigare de 4 à 5 mètres de long, apparaît. L’engin avance puis accélère dans l’axe du vaisseau, et, alors que les radars mesurent une vitesse de 200km à l’heure, il disparaît totalement à la vue des observateurs.
16H40, un engin similaire est signalé, se rapprochant, volant à à basse altitude depuis le nord, suivant le cours de la Charente, à une vitesse de l’ordre de 100km/H. A 16H 56, le petit engin a rejoint le vaisseau et est rentré à l’intérieur par la cavité du pont supérieur. Cette cavité s’est ensuite refermée.

J+15
Jacques Laplace a passé sa soirée sur une série américaine de Netflix. De grands militaires américains musclés combattent des méchants, mais 40% du temps est consacré aux états d’âmes familiaux du héros US, roi des snippers, des nageurs de combats et des para-commandos, spécialiste de toutes les armes, grand tueur hors des murs, papa poule à la maison. A la 25ème minute, déjà, fifille se prépare au spectacle de fin d’année de l’école et demande à Papa d’y être, bien sûr il ne peut pas, Madame, blonde à forte poitrine, porte un lourd regard de reproche sur son mari chéri, ça traine et rebondit, on en oublie les méchants en train de préparer la fin du monde occidental. Au quatrième épisode, Jacques a jeté l’éponge, à force d’accélérer, de passer les passages sirupeux, il a raté quelques détails du scénario et l’intrigue lui est devenue incompréhensible. C’est les yeux fatigués qu’il s’est couché à 1heure du matin.

Une heure plus tard, le sommeil de Jacques est agité par des rêves, une sorte de King-Kong vert aux yeux globuleux piétine des voitures dans une rue d’Angoulême, frappant sa poitrine à coups redoublés. Peu à peu, jacques sort du rêve et perçoit des bruits dans son environnement, ce sont des coups frappés à une porte. Il émerge à présent totalement, habité par une légère inquiétude et tend l’oreille. Ce sont bien des coups frappés à la porte du sous-sol côté jardin.
Depuis que le vaisseau est au-dessus de la ville, les hurluberlus ne manquent pas. Nombreux sont les curieux qui bravent les interdictions, se sachant exposés au seul risque d’être reconduits à la périphérie, et tout ce qu’il y a de déséquilibré dans la population fait de l’appareil extraterrestre un motif d’excitation.
Ces coups frappés sont surprenant car il y a bien une sonnette au portail côté rue. La personne qui frappe a donc sauté la clôture et contourné la maison.
Jacques bascule sur le côté du lit et enfile rapidement un T-Shirt, un pantalon de survêtement et ses espadrilles. Il tire la porte de la chambre, habituellement grande ouverte pour se saisir de l’épée chinoise qu’il a placé là en prévision de la confrontation avec une personne qui se serait introduite dans la maison. C’est une épée d’entrainement, en aluminium et non en acier, elle ne coupe pas, mais maniée avec dextérité, elle peut atteindre quelqu’un au crâne, à la clavicule ou au tibia et infliger une douleur fortement neutralisante. Sauf à ce que l’importun ne soit porteur d’une arme à feu, Jacques se fait fort de calmer toutes éventuelles velléités violentes.
La maison est un rez-de-chaussée surélevé sur un sous-sol occupé par un garage et un atelier accessibles de l’intérieur mais aussi par une rampe côté rue, pour les voitures, et par une porte sur l’arrière qui donne sur quelques marches permettant de remonter au niveau du jardin.
Epée en main Jacques descend l’escalier intérieur, passe par l’atelier et accède au garage. La porte sur l’arrière est fermée par deux verrous, il les actionne l’un après l’autre et ouvre rapidement la porte en se mettant sur le côté.

Devant lui se trouve un homme, grand, 1.92m au moins. Il est mince, vêtu d’un pantalon gris, ample, fait de toile légère et d’une veste qui semble du même matériau, avec deux poches rectangulaires sur les côtés. Aux pieds il porte quelque chose qui ressemble aux nu-pieds conçus pour le trekking. Il a la tête rasée, le teint mât. Son visage évoque les peuples d’Asie centrale. Il porte une besace, côté gauche, dont la courroie passe sur son épaule droite. Jacques, décontenancé recule d’un pas, la tenue de cet homme est absolument originale, peut-il venir du vaisseau ?
L’homme parle alors, lentement avec un accent qui mélange des intonations vietnamiennes et québécoises : « je viens du vaisseau, puis je vous parler ? ».
Jacques, subjugué, s’efface et d’un geste de main l’invite à entrer. L’étrange personnage passe devant lui alors qu’il referme et verrouille la porte. Les deux hommes se font face quelques secondes en silence, Jacques trouve l’extraterrestre sympathique, sur son visage il croit percevoir une douceur, une ouverture et un calme remarquables. Brisant le silence et passant devant lui il lui indique :
« Montons à l’étage, nous serons mieux ».
L’homme le suit. Jacques emprunte l’escalier puis passe dans la salle de séjour, il néglige les fauteuils qui invitent à une position avachie et tire deux chaises de sous la table en demi lune placée contre le mur côté jardin. Les disposant face à face, il s’assoit le premier. L’homme s’assoit à son tour, dos droit, sans prendre appui sur le dossier, il fait glisser sa besace sur ses cuisses.
Un silence calme s’installe, l’étrangeté de la situation l’emporte sur craintes ou curiosités.
L’homme reprend la parole « avez-vous des questions à me poser ? »
Dans la tête de Jacques l’activité mentale est déjà à son comble, par où commencer ? Rapidement il renonce à une hiérarchisation des questions pour s’exprimer avec spontanéité.
« Etes-vous le commandant du vaisseau, êtes-vous plusieurs ? ».
Oui nous sommes un équipage d’une trentaine de membres, je ne commande pas le fonctionnement du navire. Ma fonction et ma formation sont celles de linguiste et diplomate ».

« Et qu’est ce que vous voulez , que venez vous faire ? » 

« Notre intention est d’aider la population de la terre. Je ne voudrais pas en dire plus pour l’instant car il nous faut d’abord trouver un interlocuteur sur cette planète et nous avons pensé à vous « .
Jacques est conscient de ses capacités mais aussi de ses limites, sa réponse fuse

« Pourquoi vous adressez vous à moi, il y a des responsables politiques, des philosophes, des intellectuels, et aussi des milliers d’autres gens dans cette ville… ? »
L’homme acquiesce d’un mouvement de tête un peu raide, qui ne lui est manifestement pas naturel avant de reprendre la parole :

« Nous appliquons toujours la même procédure en rencontrant une population qui ne nous connaît pas. Nous n’avons qu’un interlocuteur et nous le choisissons sur deux critères. Le premier est un bon niveau d’intégration sociale et une connaissance suffisante de sa société. Le second relève de ce que nous appelons les facteurs psycho-biologiques d’empathie en relation avec l’ambassadeur en charge. On pourrait dire sympathie spontanée, entente réciproque aisée. Cela nous garantit d’éviter incompréhensions et tromperies. Il se trouve que nous partageons vous et moi de nombreux paramètres d’empathie. A ce niveau de correspondance, on n’a aucune difficulté à suivre la pensée de l’autre et même à la pressentir, simplement en se regardant parler. »

Jacques est abasourdi,

« Ce que vous me dites là… ? Vous voulez que je sois votre interlocuteur ? et comment avez vous identifié de telles qualités chez moi ? »
L’homme acquiesce d’un signe de tête, « oui nous souhaitons vous avoir comme interlocuteur, et nous avons les moyens techniques d’apprécier le psychisme d’une personne à distance. », puis il prend une attitude d’attente qui exprime sa disponibilité et sa patience et accorde subtilement à Jacques tout le temps de réflexion qu’il souhaite.
Plus tard Jacques se demandera combien de temps il a réfléchi et ne saura le quantifier, le ressenti de confiance et de sécurité instauré a effacé la perception du temps passé. Il demeure que, être une sorte d’interlocuteur unique des extraterrestres, un intermédiaire, cela promet une notoriété mondiale, des admirateurs et des haines, plus aucune possibilité de vie tranquille, plus de sécurité et d’anonymat. Cela ne lui fait guère envie. 

« Ce que vous me demandez là, c’est perdre tout de ma vie actuelle ».
Après un court silence l’homme répond :

« Oui, il y a aussi des contreparties. Outre connaître un destin unique, vous aurez accès au vaisseau, aux planètes de notre fédération, nous vous procurerons de quoi assurer votre confort et votre sécurité, vous aurez aussi accès à nos savoirs dans les domaines de la vie collective, de la santé, de la spiritualité »
Jacques voit bien que, si les extraterrestres veulent aider la terre, c’est en donnant certaines de ces choses à l’humanité entière. Porter la charge demandée avec sérénité semble surhumain. Il se souvient de diverses épreuves de la vie qui l’ont mené à ses limites. Non vraiment, il n’y a rien de bon pour lui là dedans.
L’extra terrestre ouvre sa besace, disant :

«  j’ai ici quelques objets de technologie avancée qui vous permettront de prouver notre prise de contact à des autorités gouvernementales »
Une panique s’élève dans la tête et le corps de Jacques :
– Non, gardez cela, il vous faut trouver une autre personne, s’il vous plait, laissez moi en dehors de tout cela »
L’extraterrestre relève la tête, attend un instant puis s’exprime.
« Je vais rejoindre le vaisseau. Vous pouvez changer d’avis pendant toute l’année qui vient ».
Jacques est saisi par la brutalité de la chute, mais comprend bien qu’il lui est offert un temps de réflexion…. mais comment peuvent-ils attendre un an ?
L’ambassadeur linguiste se lève, replace sa besace sur le côté et attend. Jacques le précède jusqu’à la porte du sous-sol qu’il ouvre. L’homme passe devant lui et s’exprime une dernière fois
« s’il vous plait, ne me suivez pas à l’extérieur ».
Jacques referme la porte derrière lui, il est KO debout. La suite de la nuit est réellement pénible, au petit matin Jacques s’assoupit un peu. Il émerge à 9H00, toujours agité mais fatigué. Il se confectionne un plateau « petit déjeuner » et descend dans le jardin se gaver de café et de biscuits sucrés.

Au même moment l’extraterrestre se trouve dans une pièce du vaisseau dédiée aux communications, la voute a une allure gothique et le sol semble fait d’une pierre unique. Il défait de son poignet un objet ressemblant à une grosse montre connectée. Il le pose sur une console et s’assoit sur un siège qui est un simple banc. Il s’adresse à une autorité.

« Salut respectueux. La prise de contact avec le sujet empathique a eu lieu, sa réaction est conforme aux espérances ».
La réponse est brève :
– « Dans quels délais sa réponse positive interviendra-elles ? »
L’ambassadeur incline sa tête avant de dire :
«  Probablement moins de trois jours terrestres, le niveau de configuration empathique est élevé et le sujet disponible, un contexte de cette nature a toujours été solutionnant».
Les deux hommes coupent la communication simultanément en mettant leur main droite sur le coeur.

Petit-déjeuner terminé, après avoir mis sa tasse dans l’évier, Jacques passe dans son séjour, et, alors qu’il remet les chaises à leurs places, il remarque un objet sur celle que l’ambassadeur a occupé. Il s’agit d’une sorte de petit oeuf aux deux extrémités aplaties. Jacques pose l’oeuf sur la table devant lui. Immédiatement une voix se fait entendre : « Demande de communication avec l’ambassadeur en charge, attente de 6 seconde…. ». Puis c’est la voix de l’ambassadeur qui se fait entendre : « Ha, c’est Jacques… je vois que vous avez trouvé l’oeuf de communication. ». La réponse fuse sans réflexion « oui je l’ai trouvé sur la chaise, c’est plutôt simple de fonctionnement ». L’ambassadeur ajoute, « oui, il est bloqué sur ma ligne, c’est un peu plus compliqué quand on veut choisir l’interlocuteur ».
Un ange passe. Jacques regarde l’oeuf puis dit : « Bon OK, allez, bonne journée, à plus » puis il frappe le haut de l’oeuf comme le font certains candidats à des jeux télévisés. La liaison s’interrompt.
Jacques s’assoit, groggy, et bredouille, « bonne journée à plus », je viens de dire « bonne journée à plus » à l’ambassadeur d’un autre monde….. », qu’est ce que j’ai fait ? Puis, peu à peu la réponse apparait à son esprit, c’est clair, c’est l’ effet manifeste de la configuration empathique, je luis ai parlé spontanément, comme à un copain.

J+16 : La vie à Angoulême change de jours en jours. Si l’accès à la ville est interdit de manière générale, le nombre des dérogations, des passe-droits, des pistonnés et des officiels est tel qu’on se croirait au plus fort du salon de la Bande dessinée, il y a des gens partout, les restaurants et les terrasses sont pleines.
Pour Jacques qui ne va dans la ville haute que de temps en temps, pour un repas au restaurant, la gêne vient plutôt de la circulation et des voitures garées partout, mais cela ne perturbe pas vraiment ça vie.. et puis, il ne cesse de gamberger à la décision à prendre… de plus en plus il voit qu’il ne peut rater une opportunité, un destin qui le fera rentrer dans l’histoire, sans grand mal, et vivre des choses extraordinaires. Etrangement, il se met à apprécier de plus en plus sa vie et son quartier, au fond de lui, il sait qu’il va les perdre.